Comme des milliers de Français, Eric Dupin est parti. Mais pas en vacances dans une station balnéaire ou dans une maison familiale, pas même dans un lieu précis en France. Il est parti à plusieurs reprises, sans objet précis, à la rencontre de nos compatriotes. De la Bretagne à la Seine-et-Marne en passant par la Puisaye, la Haute-Marne ou la Charente-Maritime, il a rencontré en 18 voyages, des Français de tous horizons pour les écouter et comprendre leur appréhension du monde.
Loin des analyses convenues de quelques sociologues ou journalistes cherchant des témoignages pouvant nourrir un article déjà préconçu, il s’est laissé guider par les gens, et en est revenu avec la conviction que les Français étaient atteints de la fatigue de la modernité.
Pas la modernité des Lumières, celle qui pariait sur un progrès social et intellectuel continue, mais la fausse modernité de la globalisation ultralibérale. Cette mondialisation qui, à force de course à la productivité et de migrations des hommes, des capitaux, et des emplois induit des évolutions plus ou moins insaisissables et incontrôlées.
Cette fatigue de la modernité, ce sont ces ouvriers contraint à des cadences toujours plus infernales dans les usines, tout en sachant que celles-ci sont à la merci de la décision de quelques "managers" basés à l’étranger, loin, très loin des considérations propre aux travailleurs de l’entreprise et de la région. Pour ces salariés, outre la fatigue du travail, il y a le sentiment de voir l’humain sacrifié à des logiques financières productivistes, en un mot : d’être dépossédé de son travail.
Cette fatigue de la modernité, ce sont aussi ces chefs de petites ou moyennes entreprises qui lutent chaque jour pour maintenir l’emploi en France, et qui sont plus que jamais conscient, à la différence des patrons des grands groupes transnationaux, de l’absurdité des règles du jeu économique décidées par nos élites, où l’on met en concurrence les travailleurs européens et les esclaves chinois.
Cette fatigue de la modernité, ce sont encore tous nos concitoyens ruraux qui voient les entreprises fermer, et les paysans disparaître ne pouvant plus supporter la concurrence des pays du Sud et la pression sur les prix des supermarchés et des centrales d’achat.
C’est enfin la crainte de voir notre pays transformé en vaste musée.
Pour compenser la baisse d’activité industrielle et agricole, nombreux sont les élus locaux à vouloir transformer la moindre église romane, le moindre monument historique ou naturel en manne touristique.
Constatant, sans nostalgie, que les gens étaient plus heureux ‘’avant’’, nos concitoyens craignent un avenir moins prometteur pour leurs enfants. Comme privés d’avenir et coupés du passé, les Français qu’a rencontrés Eric Dupin sont piégés par le présent.
Piégés dans un destin collectif qu’ils ne maitrisent plus.
Certains s’abandonnent, d’autres tentent de se réapproprier leur vie. Les villes et des agglomérations, que les RER et autres voitures n’ont cessé d’agrandir, sont délaissées au profit de nos territoires ruraux. Phénomène d’avenir pour Eric Dupin qui rend d’autant plus inepte la désertion des services publics de nos campagnes orchestrée par le gouvernement.
Pourtant, les Français recèlent d’ingéniosité et d’initiative pour recouvrer la souveraineté de leur destin : ils sont ainsi nombreux à s’opposer aux diktats des centrales d’achat en privilégiant les approvisionnements en circuits courts, ou à tenter de créer leur entreprise.
Loin d’être un peuple résigné, les Français restent attachés à leur pays et désireux de le voir se relever. Ces actions individuelles sont le signe avant-coureur de la volonté de nos compatriotes de reprendre le pouvoir pour, enfin, que la France maîtrise son destin.
Charles Baldini
DLR Paris