Par Pierre Leconte, président du Forum monétaire de Genève, gérant de fortune auprès de Fuchs & Associés Finance (Suisse) SA, site : www.forum-monetaire.com/
Première question : Comment l’euro a-t-il été créé et pourquoi ne fonctionne-t-il pas ? Deuxième question : Peut-on réformer l’euro ou bien va-t-il exploser ? Le présent article s’efforce de répondre à la première question. Il sera suivi d’un prochain article qui s’emploiera à répondre à la seconde.
* * Comment l’euro a-t-il été créé et pourquoi ne fonctionne-t-il pas ?
L’euro, une tentative inutile et nuisible de réponse aux taux de change flottants comme d’accélération de l’intégration institutionnelle de l’Europe, qui a éloigné l’indispensable réforme du Système monétaire international (SMI) tout en détériorant les équilibres politico-économiques à l’intérieur des -et entre- Etats européens.
Depuis la cessation unilatérale américaine de convertibilité du dollar en or de 1971 et la généralisation des taux de change flottants de 1973-1976, le monde vit dans l’instabilité monétaire permanente. Puisque les cours des principales monnaies ne s’établissent plus en référence avec un étalon réel, tangible et apolitique comme l’or, et qu’elles ne sont plus convertibles dans ce métal précieux, tout en variant fortement dans de courtes périodes de temps. Ce qui a deux effets négatifs principaux : 1/la généralisation d’une économie mondiale de spéculation basée sur le crédit et l’endettement sans limites (avec les booms et les krachs boursiers et financiers successifs qui s’ensuivent) et 2/l’iniquité des échanges commerciaux internationaux résultant du dumping monétaire permanent de certains Etats qui, accroissant la fracture entre pays aux balances commerciales excédentaires et pays déficitaires, aggrave les déséquilibres mondiaux (avec la marginalisation de l’Occident -USA, Europe, Japon- et la montée en puissance des pays émergents -les BRIC- comme les conséquences de tous ordres qui s’ensuivent).
Devant le refus des USA, qui ne voulaient pas renoncer à la position de monnaie mondiale du dollar assurant leur hégémonie politico-économique, de reconstruire un SMI viable, plusieurs Etats européens ont décidé de créer leur propre zone monétaire. D’abord, en liant leurs monnaies nationales entre elles par des limites de fluctuation. Puis, comme ce mécanisme ne fonctionnait pas, en supprimant leurs monnaies au profit de la création d’un nouvel instrument monétaire unique artificiel. Ce qui dans l’esprit de ses initiateurs produirait aussi une avancée irréversible vers l’intégration institutionnelle et économique de l’Europe. L’euro n’a donc pas été créé dans un souci d’efficacité monétaire, ni même dans le but de concurrencer le dollar, comme cela a alors été faussement dit par le socialiste Jacques Delors, mais pour une raison principalement politique. Pour les dirigeants français, il s’agissait d’amarrer l’Allemagne, dont ils redoutaient que la réunification l’entraine à jouer sa carte personnelle hors de l’UE, et de fondre leur franc dans le DM. Pour les dirigeants allemands, il s’agissait d’obtenir carte blanche pour leur réunification, tout en faisant payer une partie de l’addition par cette même UE. Pour presque tous les autres dirigeants des pays d’Europe continentale, il s’agissait de ne pas laisser le couple franco-allemand faire sa monnaie unique sans y participer eux-mêmes par crainte d’être évincés d’une opération supposée profitable, en tous cas susceptible de leur offrir de généreuses subventions comme de s’endetter à l’abri du parapluie allemand.
Or, dans l’histoire, la politique et la monnaie n’ont jamais fait bon ménage. Puisque, pour garder sa stabilité, la monnaie ne doit pas être émise par le pouvoir politique ou une banque centrale monopolistique (à l’instar de la monnaie fiduciaire de papier actuelle) mais spontanément en fonction d’un étalon monétaire existant en quantité limité comme l’or (à l’instar de la monnaie métallique de jadis), toutes les unions monétaires organisées sans tenir compte de cette évidence ayant d’ailleurs successivement disparu et les monnaies de papier avec.
L’agrégation des différentes monnaies européennes dans l’euro n’a pas changé la donne monétaire internationale, ni permis le dépassement du règne abusif du dollar, parce que ce faisant l’Europe a renoncé à exiger des USA l’organisation d’un nouveau SMI à la place de celui de Bretton Woods de 1944 qui s’était écroulé au début des années 1970. L’euro a même accru le risque de dollarisation croissante du monde, parce que, moins il y a de monnaies importantes en circulation, plus il y a de possibilités que la monnaie dominante s’impose dans les échanges commerciaux et dans les réserves de change des pays excédentaires. En outre, parce que ne permettant pas l’émission d’obligations d’Etat européennes, puisqu’il n’ y a pas d’Etat européen et que ce sont les 16 Etats-membres de l’euroland qui émettent chacun leurs propres obligations nationales en euros, l’euro ne pourra jamais se hisser au niveau du dollar ni le détrôner, lequel est avant tout caractérisé par un marché homogène d’obligations d’Etat standardisées émises en grande quantité. Sans oublier que les taux d’intérêt de ces obligations nationales en euros divergent inévitablement entre elles (les obligations grecques sont à près de 7% et les obligations allemandes à près de 3%). Ce qui signifie que, en ayant rendu impossible les inévitables processus de différentiation et d’ajustement entre pays au moyen de la variation des taux de change par suite de la suppression des monnaies nationales, ils ont alors dû être assurés par le marché autrement, c’est-à-dire par les taux d’intérêt à long terme mais aussi par d’autres mécanismes destructeurs de l’UE comme le dumping salarial et social inévitable pour conserver certains avantages compétitifs internes comme externes.
L’euro est donc une création qui dresse les nations européennes les unes contre les autres (celles plus vertueuses qui respectent grosso modo le Pacte de stabilité comme les autres critères dits de convergence et celles plus laxistes qui ne les respectent pas du tout), ce qui organise un euroland à deux vitesses (voire à trois avec ceux des pays du Club Med qui vont entrer en défaut de paiements et qu’il faudra placer sous tutelle vraisemblablement du FMI -c’est-à-dire indirectement des USA qui en sont le principal actionnaire !-). Tout cela étant très problématique pour l’équilibre du "Grand marché" européen et de l’Union européenne politique elle-même que, par ailleurs, les peuples majoritairement rejettent faute d’en percevoir les bénéfices supposés.
L’euro, une création politique artificielle qui ne peut pas fonctionner parce que ne respectant aucune des caractéristiques indispensables d’une "zone monétaire optimale".
L’euro, loin d’assurer l’indépendance de l’UE, de la mettre à l’abri des fluctuations désordonnées des taux de change internationaux, de lui procurer une croissance économique supérieure et moins de chômage qu’ailleurs, de limiter les déficits budgétaires et les dettes publiques de ses Etats-membres, lui a en fait apporté l’inverse.
D’une part, parce que les parités de change à l’entrée de chaque monnaie nationale dans l’euro n’ont pas tenu compte des situations réelles de chaque pays mais ont été décidées en fonction de rapports de force politiques comme parce que les critères d’entrée ont fait l’objet de tricheries éhontées. Ce qui implique que plusieurs pays qui se trouvent dans l’euroland n’ont aucune qualification pour y être et s’y maintenir.
D’autre part, parce que l’euroland n’est pas une "zone monétaire optimale" selon la définition que Robert Mundell en a donné, trop de divergences subsistant entre les pays en matière de taux d’inflation, de niveaux d’endettement et d’ouverture au commerce international, de différences salariales ou des systèmes sociaux, d’absence de mobilité des travailleurs (par suite des différences linguistiques), de politiques budgétaires et fiscales, de structures entrepreneuriales, etc. Sans compter que l’élargissement permanent de l’euroland à de nouveaux venus a constamment accru les différences précitées qui auraient peut-être pu se résorber lentement dans une union monétaire composé de moins d’Etats plus homogènes.
Ensuite, parce que les Etats-membres ont dû renoncer à toute politique monétaire indépendante, modulée selon les contraintes différentes s’imposant à chacun d’eux, au profit d’une politique monétaire unique désormais décidée mécaniquement par une banque centrale indépendante des gouvernements, elle aussi unique, sur la base du Traité de Maastricht et autres accord postérieurs. Politique monétaire unique et identique partout, empêchant dorénavant toute flexibilité permettant aux Etats-membres de corriger leurs divergences et tensions nationales ou intra-zone par l’ajustement interne spontané des taux de change et des taux d’intérêt à court terme. A cet égard, il aurait fallu maintenir les monnaies nationales à côté d’une nouvelle monnaie européenne commune (et non pas unique), en particulier pour éviter que les chocs asymétriques frappant nécessairement certains pays et pas les autres puissent être mieux absorbés.
Enfin, parce que les modalités de fonctionnement de l’euroland n’ont jamais été claires ni réalistes. Les critères de Maastricht (un taux d’inflation ne dépassant pas de plus de 1,5% le taux moyen des 3 Etats obtenant le plus bas, un déficit budgétaire inférieur à 3% et une dette publique inférieure à 60% du PIB de chaque Etat, un taux d’intérêt à long terme ne dépassant pas de plus de 2% celui de l’Etat le plus performant, l’absence de dévaluation de la monnaie nationale d’un Etat par rapport à celle d’un autre depuis au moins 2 ans) gravés dans le marbre du Pacte de stabilité adopté en 1997 à Amsterdam n’ont jamais été tous ensemble respectés par aucun Etat, sauf le petit Luxembourg ! Et que les pouvoirs de décision comme de contrôle de l’ensemble ont été éclatés entre plusieurs structures non coopératives qui se paralysent l’une l’autre (la BCE, l’Ecofin, l’Eurogroup, la Commission, le commissaire aux affaires monétaires, le Conseil des chefs d’Etat ou de gouvernement, les ministres des finances nationaux, etc.). Avec une pareille architecture relevant d’une usine à gaz d’avant le Seconde Guerre Mondiale, c’est un miracle qu’il ait fallu attendre près de dix ans avant que se produise la crise de l’euro ! On comprend l’avertissement que lançait Pascal Salin dès sa création : "L’euro (dans quelques années) apparaitra rétrospectivement comme une tentative pathétique pour essayer de reconstituer les modes de fonctionnement de l’Union soviétique à l’époque d’internet" (et de la globalisation).
Mais ce qui n’a pas fonctionné devra être impérativement revu et corrigé, s’il en est encore temps ce dont beaucoup de gens doutent, sauf à accepter et à organiser le mieux possible le démantèlement de l’euro. Ou bien, si les choses vont à leur terme sans changement, son explosion. Sans compter le nouveau SMI que les BRIC réclament et que les USA ne sont plus en mesure de rejeter, en raison de leur endettement public exorbitant comme de la faillite de leur économie basée sur le crédit à tout-va et le laxisme monétaire. Sujets que nous examinerons dans un prochain article.
* * Peut-on réformer l’euro ou bien va-t-il exploser ?
Ainsi que nous l’avons exposé dans notre article précédent, l’euro est depuis peu confronté aux contradictions et malentendus qui ont présidé à sa création. Comme aux dérives dont il a été l’objet faute de surveillance régulière de son fonctionnement par la BCE, la Commission européenne et les principaux Etats-membres l’ayant adopté. Tout ce monde-là ayant à tort considéré que, en dépit du laxisme ambiant, l’euro ne serait jamais mis en danger. C’était sans compter avec la montée d’endettements étatiques massifs dans l’euroland en général, mais surtout dans sa partie sud -les pays du Club Med-, bien au delà de leurs possibilités de remboursement ultérieur du fait de leur croissance économique durablement négative et de leur perte inéluctable de compétitivité, qui posent maintenant le problème de leur financement à court et moyen terme. C’est la Grèce qui a la première été confrontée à des difficultés d’emprunts qu’elle doit effectuer à des taux d’intérêts croissants prohibitifs pour elle. Face à cette situation imprévue par les traités européens, qui toutefois prohibent très clairement tout financement d’un pays membre de l’euroland par un autre comme par la BCE, les principaux Etats de l’euroland divisés sur la conduite à tenir ont tergiversé. Plus de quatre mois après le début de la crise grecque, alors que d’autres Etats de l’euroland (Portugal, Espagne, Italie surtout) sont aussi menacés de ne trouver du crédit qu’à des taux de plus en plus hauts, aucune solution effective et rapide n’a été trouvée. La tentative de faire appel au FMI pour financer les dettes grecques aux côtés des autres Etats européens encore solvables n’a pas non plus abouti. D’autant que la Grèce a besoin de près de 90 milliards d’euros pour équilibrer temporairement ses comptes, soit le double du montant d’abord envisagé par les responsables européens, somme que seule l’Allemagne peut débloquer.
Quatre possibilités se présentent donc :
1/ La continuation du statu quo. Ce qui veut dire que la Grèce est rapidement destinée à faire défaut sur sa dette, à sortir de la zone euro et à recréer sa monnaie nationale qu’elle pourra ensuite dévaluer pour rétablir sa compétitivité économique. C’est de loin le meilleur scénario qui -après une baisse initiale supplémentaire limitée- préserverait la valeur de l’euro, inciterait les autres pays menacés à rétablir leurs équilibres budgétaires comme d’endettement, tout en permettant à la Grèce de sortir rapidement de l’impasse dans laquelle elle s’est elle-même placée.
2/ Une aide directe ou indirecte massive de la Grèce par les autres Etats européens (avec ou sans participation du FMI) et la monétisation des dettes publiques européennes par la BCE, comme le font la Federal Reserve et la Banque d’Angleterre pour les dettes d’Etat américaine et britannique. C’est le scénario du pire parce qu’il ouvrirait la voie au renflouement successif des autres pays du Club Med au risque de ruiner l’Allemagne et détruirait à terme la crédibilité de l’euro devenue une monnaie aussi mauvaise que le dollar et la livre sterling.
3/ La sortie de l’euroland par l’Allemagne et par plusieurs autres Etats du nord de l’Europe conduisant soit à deux euros, soit au retour aux monnaies nationales. C’en serait fini de l’Union monétaire européenne et probablement de l’Union européenne (comme ensemble politique intégré) tout court. Le nouvel "euro-mark" (adopté par les pays de l’Europe du nord) monterait pendant que le nouvel "euro-franc" (adopté par les pays de l’Europe du sud) chuterait. Ou bien, chaque Etat recréerait sa monnaie nationale, avec à la clef le retour aux politiques de dévaluations compétitives à l’intérieur du "Grand marché" européen.
4/ Une réforme immédiate de l’euro posant les bases d’une solidarité budgétaire et d’endettement de tous les Etats-membres de l’euroland (via la création d’un Fonds monétaire européen destiné à financer les déficits en croissance ininterrompue de la plupart des pays et la mise en commun de leurs recettes budgétaires) conduisant à une hausse considérable des impôts dans le cadre d’un Etat européen intégré et/ou d’un "gouvernement économique" unique. Ce serait alors la fin de tout libéralisme (voire de la démocratie) en Europe continentale et le recours permanent au keynésianisme, avec à terme la perte de compétitivité économique générale de la zone euro. Sans compter l’opposition de beaucoup de citoyens de l’UE à toute supranationalité supplémentaire risquant de renverser plusieurs gouvernements.
Pour des raisons politiques comme techniques, c’est la première solution qui parait être la plus probable dans la mesure où elle est la seule acceptable par l’Allemagne, qui reste la principale puissance tant économique que financière et politique de l’euroland et dont le peuple refuse de payer pour la gabegie des autres.
Comme cette issue est déjà anticipée par les intervenants sur les marchés des changes, puisque l’euro/dollar US vient de baisser de 1,5150 à 1,3250 depuis décembre 2009, nous sommes d’avis que ce mouvement est pratiquement terminé et que l’euro/dollar US, qui peut éventuellement corriger un peu plus sur la nouvelle du défaut grec, devrait progressivement remonter. L’attention des marchés se portant ensuite sur les cas britannique et américain qui, à beaucoup d’égards, sont pires que le cas européen. D’autant que, à l’avenir, l’Allemagne et les autorités européennes responsables de la monnaie unique seront particulièrement attentives à mettre en place les garde-fous pour que le précédent grec ne se reproduise pas. Toutefois, après le défaut grec, il faudra de toutes façons reconnaitre qu’il y a deux zones euro comme le remarque Christian Saint-Etienne. L’une qui est centrée sur la production et l’exportation, avec des excédents de balance courante élevés, constituée de l’Allemagne, des Pays-Bas et de l’Autriche. L’autre, qui est centrée sur la consommation, avec des déficits massifs de balance courante comme en France et en Italie, ou considérables comme en Grèce, au Portugal et en Espagne. Ce qui signifie qu’à terme, il faudra en tirer les conséquences. Sinon la prochaine crise de l’euro sera dévastatrice.
A l’opposé du défaut grec, la réalisation de la version moderne du slogan en vigueur dans l’entre-deux Guerres Mondiales ("L’Allemagne paiera !") pourrait entraîner l’explosion rapide de l’euro
Evidemment, plus tard, la question de l’euro devra être traitée dans le cadre de la réforme d’ensemble du Système monétaire international qui nécessite l’adoption d’un étalon solide et impartial commun (comme l’or) pour en finir avec les monnaies fiduciaires de papier émises par les Etats qui sont en train de faire faillite.
Quand on se souvient des promesses idiotes délivrées par les hommes politiques européens au moment de la ratification du Traité de Maastricht et de la création de l’euro, lorsqu’ils assuraient que la monnaie unique constituerait la meilleure garantie de croissance économique comme d’intégration politique en Europe, on reste confondu qu’ils aient été en mesure d’induire tellement en erreur les opinions publiques. Et que ces dernières ne renvoient pas aujourd’hui leurs dirigeants qui s’obstinent dans l’erreur ! On conclura avec le grand économiste Charles Rist : "Une monnaie de papier est une créance sur un inconnu, sur un pays ou sur un gouvernement dont personne ne peut prévoir à l’avance les aventures politiques, sociales ou financières et les décisions arbitraires". Raison pour laquelle, il n’y a pas d’autre issue à la crise mondiale que de rétablir l’étalon-or !